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L'art de la parole écrite

Articles, interviews, portraits

"La dernière nuit du Raïs": le nouveau roman de Yasmina Khadra

Publié le 9 Août 2015 par Maya Meddeb

Yasmina Khadra, de son vrai nom Mohamed Moulessehoul, est l’écrivain algérien le plus connu au monde où ses romans notamment A quoi rêvent les loups, L’Ecrivain, L’Attentat sont traduits dans 42 pays. Cet ancien officier militaire de la lutte antiterroriste de la décennie noire qui a emprunté les prénoms de sa femme pour pouvoir continuer à publier, évoque souvent l’Algérie dans ses romans dans une dialectique poétique, semblable à l’amour qu’il porte à ce pays dont il connait mieux que personne son histoire et les rouages politiques et économiques.

Dans le cadre de la sortie de son nouveau roman, Yasmina Khadra a bien voulu accorder un entretien à Alger-Paris.

Pouvez-vous nous parler de votre nouveau roman ?

Il s’agit d’une fiction intitulée « La dernière nuit du Raïs ». Elle raconte, à la première personne du singulier, les dernières heures de l’existence d’un dictateur dont le monde entier connaît les méfaits et que beaucoup de gens ne parviennent pas à cerner. J’ai tenté de me glisser dans la peau de ce personnage si complexe pour l’accompagner, à travers son délire, ses souvenirs d’enfance, ses amours déchues, ses frasques et ses colères de souverain absolu jusqu’à l’ultime seconde de sa vie. Il s’agit de Mouammar Kadhafi face à l’insurrection de son peuple, hier adulé, aujourd’hui aux abois. Je vous laisse le soin de découvrir l’histoire de sa chute. Traduit en plusieurs langues, il paraîtra en septembre, simultanément en Europe (France, Pologne, Portugal, Allemagne, Grande-Bretagne, Espagne, Italie) aux Etats-Unis, en Turquie et en Algérie.

« L’homme est aux croisements de l’ange et du démon ». Cette dualité se manifeste dans la plupart de vos romans où vous racontez des histoires poignantes et chaotiques avec une profondeur et une subtilité de sens et de mots. Comment travaillez-vous cette ambivalence entre la forme et le fond ?

Pour moi, le personnage principal d’un roman est d’abord la langue. Elle est le véritable support d’une histoire. C’est elle qui façonne la forme pour mieux gérer le fond. Lorsque j’écris, je cherche à joindre l’utile à l’agréable. Les thématiques que je traite sont souvent douloureuses. La langue me permet de tempérer cette douleur. Mes lecteurs me l’ont confirmé. « Avec vous, me disent-ils, nous pouvons toucher du bout des doigts l’enfer sans nous brûler. » La littérature est une invitation au voyage, à la découverte, à l’aventure humaine avec ce qu’elle comporte comme bonnes et terrifiantes surprises. Elle est surtout une brèche donnant sur des univers insoupçonnés, voire aux antipodes de nos préoccupations personnelles. Tout ce que je sais, je le dois aux écrivains et aux poètes : Gogol, John Steinbeck, Taha Hussein, Moufdi Zakaria, Abulkacem Ech-Chabbi, Joseph Kessel, Malek Haddad, Jack London. Tous m’ont appris quelque chose et ont fait vibrer mes fibres sensibles. A mon tour, j’essaye d’être digne de leur enseignement et de reproduire, à travers mes livres, les joies qu’ils m’ont procurées.

Vous partez toujours d’un contexte géopolitique et une époque précise pour raconter les histoires de vos romans : l’Algérie des années 20 - « les anges meurent de nos blessures », des années 50 - « Ce que le jour doit à la nuit », la trilogie contemporaine « les hirondelles de Kaboul », « l’Attentat », « les sirènes de Bagdad »…. En quoi la valeur de mémoire est-elle essentielle pour vous ?

La mémoire est le repère essentiel de notre existence. Sans mémoire, nous n’avançons pas, nous nous hasardons. La mémoire est notre identité, notre feuille de route, notre guide. Ce n’est pas par pur loisir que les archéologues retournent la terre, déplacent la pierre, fouillent les entrailles du sol. Ils sont la preuve que l’homme a besoin de savoir d’où il vient, ce qu’il a été pour mesurer le chemin qu’il a parcouru à travers les âges et diagnostiquer les gloires et les décadences qui ont jalonné son histoire afin de comprendre sa véritable vocation. Est-il le bâtisseur de ses rêves ou bien leur fossoyeur ? Malheureusement, l’homme ne semble pas retenir la leçon. Il retombe dans les mêmes pièges, récidive avec une rare opiniâtreté comme s’il ne pouvait pas se passer de la tragédie qui menace, de générations en générations, de le « dépeupler ». En ce qui concerne mes romans sur l’Algérie des années 1920-1950, c’est la curiosité de découvrir cette époque qui les a rendus possibles. C’est une étape cruciale dans le processus de la prise de conscience nationale que les écrivains ont négligée. Il n’y a pas beaucoup de romans qui interrogent cette époque. Pourtant, elle est nécessaire quant à la compréhension de l’histoire de mon pays. J’ai tenté de la visiter pour déceler les prémices de l’éveil populaire, les motivations qui ont conduit à cet éveil, les paradoxes qui rendaient la colonisation insupportable.

Quand vous évoquez l’écriture de votre roman « Les anges meurent de nos blessures » (publié en 2013), vous expliquez que vous étiez totalement absorbé par l’histoire du personnage comme si quelqu’un vous soufflait ce que vous deviez écrire, sans faire attention aux mots. Est-ce le cas pour tous vos romans ? L’inspiration est-elle inépuisable ?

Je fais toujours attention aux mots. Ces derniers sont d’ailleurs ma hantise d’écrivain. Je cherche le mot juste, précis, « vital ». J’ai seulement dit que « je me diluais dans l’histoire » jusqu’à sentir les odeurs, entendre les bruits et les personnages. Ceci est récurrent, chez moi. Lorsque j’écris, je disparais comme par enchantement de mon bureau pour me catapulter à travers les émotions et les états d’âme de mes personnages. Une sorte d’alchimie se déclenche, que je suis incapable de situer, mais qui me procure une plénitude telle que je la réclame de page en page jusqu’à la fin du roman. Cette même « euphorie », je la ressens chaque fois qu’un écrivain m’absorbe comme un buvard pour que je fasse corps avec son texte. La lecture et l’écriture me sont indissociables : elles sont les ailes de mes envols.

Vous avez écrit deux scénarii du réalisateur Rachid Bouchareb (Indigènes, Hors-la-loi), dont le premier est en post-production et le deuxième en cours de tournage.

Quelles sont les principales différences entre l’écriture d’un roman et celle d’un scénario ?

Effectivement, j’ai co-écrit le scenario de « La voie de l’ennemi » pour Rachid, et écrit le scenario de « Panchito », un film dont le tournage est prévu au début du deuxième semestre 2015 à Cuba, avec comme acteur principal Forest Whitaker, secondé par Luis Guzman. Rachid vient juste de finir le tournage d’un autre film que je lui ai écrit. J’aime travailler avec Rachid. C’est un être exquis, humble et d’une grande intelligence. C’est notre façon, à nous deux, de prouver aux Algériens (et par extension aux Maghrébins) que nous pouvons travailler la main dans la main et offrir de belles choses… Bien sûr, un scenario ne s’écrit pas comme un roman. Le roman est plus exigeant. Quant au scenario, il repose sur l’action et le dialogue. Je suis beaucoup plus rasséréné lorsque j’écris un scenario. Mais le roman m’épuise, m’essore jusqu’à ne plus avoir de jus, et lorsque je l’achève, je me sens délivré comme à l’issue d’une grossesse nerveuse.

Vous avez déclaré que vous ne souhaitez plus vous présenter aux élections présidentielles en Algérie. Compte tenu de votre parcours en tant qu’officier militaire, de la renommée internationale de vos romans et de la portée symbolique de vos messages dans une époque où le fanatisme et la pauvreté sont à leur paroxysme, l’Algérie n’aurait-elle pas, au contraire, besoin que vous poursuiviez votre engagement politique pour élever et éveiller les consciences ?

Je suis très heureux en tant qu’écrivain. Par ailleurs, je n’ai jamais rêvé de devenir président. Aux dernières élections, j’ai seulement poussé à l’extrême mon devoir citoyen. Je pouvais très bien m’indigner dans la presse, mais j’ai trouvé cette attitude dérisoire. J’ai décidé d’aller sur le terrain concret de la protestation. Il me fallait y aller pour avoir la conscience tranquille. L’Algérie n’est pas prête de changer de cap. Les Algériens sont encore traumatisés par la décennie noire pour se choisir une voie nouvelle. C’est dommage. Un peuple qui a perdu tant d’enfants n’a pas le droit de baisser les bras. Il faut avoir le courage de forcer la main à la fatalité et croire à des lendemains meilleurs sinon la souffrance n’aurait servi à rien. L’Algérie est un pays fantastique. Il est impératif qu’elle prenne conscience de ses potentialités. Elle a tout pour accéder au progrès et au bonheur. Ses richesses sont multiples et son peuple est capable de relever tous les défis. Encore faut-il qu’il s’en aperçoive. Cependant, je reste persuadé que la rédemption est possible et qu’un jour, contre vents et marées, le Grand Maghreb rayonnera sur le bassin méditerranéen. Les frontières qui relèvent de notre étroitesse d’esprit d’aujourd’hui finiront par battre en retraite devant l’ambition d’une génération belle et conquérante et nous montrerons au monde entier combien nous sommes des êtres de lumière, généreux et créatifs.

"La dernière nuit du Raïs": le nouveau roman de Yasmina Khadra
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lisa 20/10/2015 14:53

j'adore les écritures de yasmina khdhra mais ce livre est une découverte pour moi !
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