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L'art de la parole écrite

Articles, interviews, portraits

Cinq ans après « Château rouge », le rappeur Abd Al Malik est de retour avec un nouvel album !

Publié le 12 Novembre 2015 par Maya Meddeb

Avec son cinquième album solo, «Scarifications » au titre évocateur, sorti le 6 novembre, Abd Al Malik va encore plus loin dans la créativité subversive. Il s’est associé avec Laurent Garnier, celui que l’on surnomme le pape de l’électro, pour réaliser cet album (1ère production du Label Pias). Le verbe d’Abd Al Malik sur des sons électro, il fallait y penser ! Depuis ses débuts avec son groupe de rap N.P.A, Abd Al Malik n’a eu de cesse d’explorer de nouveaux territoires musicaux : En 2006, son album Gibraltar, rencontre inattendue entre le jazz le slam et le rap, lui a valu un disque de platine et deux Victoires de la Musique. Décoré Chevalier des Arts et des Lettres en 2008, ses deux albums suivants Dante et Château Rouge seront également récompensés d’une Victoire de la Musique.

Au-delà de son talent d’écrivain et de sa diction hors-pair, Abd Al Malik crée des œuvres qui dépassent les frontières de genres musicaux: réunissant dans un même répertoire, le jazz, le slam, la musique classique, le rap et l’electro, Abd Al Malik révolutionne le genre musical. Il est à la musique ce qu’il est dans la vie. Humaniste avant tout, ses interventions télévisées sont toujours remarquées pour la pertinence de ses propos, les messages de paix et d’unité qu’il véhicule tout en cherchant à casser, partout où il passe, les amalgames et les clichés.

Comparé à Jacques Brel, Abd Al Malik est un des rares rappeurs-poètes à être à ce point ouvert à d’autres horizons. C’est surement lié au fait qu’il travaille depuis des années avec les mêmes personnes qui ont chacune leur propre univers musical : sa femme, la chanteuse Wallen, son frère Bilal mais aussi l’ancien pianiste et l’ex-femme de Jacques Brel, la chanteuse Juliette Grécot pour qui il voue une immense admiration.

Ce nouvel album est différent de vos précédents albums. Réalisé par Laurent Garnier, il mélange de sonorités électro-pop et rap. Comment est née l’idée de cet album ?

J’ai réalisé mon premier long-métrage « Qu’Allah bénisse la France » sorti en décembre dernier. Quand on parlait de la bande son du film avec mon frère Bilal, on voulait des sonorités similaires à ce que l’on écoutait quand on était jeune. On a grandi à Strasbourg, à la frontière allemande et on écoutait beaucoup de House Music et d’électro. Un moment donné on a eu un blocage et Bilal savait qui était la bonne personne pour composer la bande son. Et cette personne était Laurent Garnier. On s’était déjà rencontrés lors de la sortie de mon précédent album en 2006, il était venu nous voir en concert : on avait sympathisé et on a fait un concert live ensemble l’année suivante. Depuis, nous sommes restés en contact en sachant qu’on voulait travailler ensemble. Le moment opportun est arrivé avec cet album.

Depuis vos débuts, vous n’avez de cesse d’évoluer dans des univers musicaux différents : le RAP tout d’abord avec votre groupe N.A.P, le SLAM avec l’album Gibraltar qui vous a fait connaître du grand public, et aujourd’hui avec « Scarifications » aux sons électro-pop, vous créez une nouvelle fois la surprise…

La surprise fait partie de mon mode opératoire. Je n’aime pas répéter les mêmes choses. Quand on voit mon parcours artistique, j’ai toujours essayé de faire des choses qui allaient me surprendre, d’abord. C’est important pour moi de me renouveler et découvrir de nouveaux univers. Quel que soit les personnes avec qui j’ai travaillé : que ça soit Laurent Garnier, ma femme Wallen, Chilly Gonzales, Juliette Grécot, Gérard Jouannest, le pianniste de Jacques Brel, avec nos univers et nos conceptions parfois différentes nous voulions travailler ensemble pour créer quelque chose ensemble.

Le clip de votre premier morceau « Allogènes » est sorti un mois et demi avant l’album (1er morceau de l’album). Ce clip futuriste, plein de sens cachés et de symboles est une vraie œuvre artistique, digne d’un court-métrage. « Lyricallement, je suis un STREMON » (extraits), artistiquement vous l’êtes aussi ?

Ce que j’aime dans l’art c’est que chacun puisse avoir son interprétation. L’important c’est de voir comment les gens le perçoive et que ça fasse écho dans leurs propres vies. Quand il y a des quiproquos par rapport à moi c’est parce que Mon travail c’est celui-là : c’est d’amener une certaine forme de réflexion, une œuvre artistique que chacun puisse se l’approprier et faire ce qu’il veut avec. Je parle dans ce morceau de tous ceux que l’on délaisse, de tous ceux qui sont stéréotypés, que l’on regarde d’une manière différente. Dans mon œuvre en général, c’est toujours un hymne à la paix, à la réconciliation et à l’écoute au fait de casser les stéréotypes et les clichés. Ce clip Allogènes est en fait une allégorie.

Scarifications c’est pour les cicatrices de la vie ?

Complètement, et quelque part nous sommes tous blessés. On construit sur nos plaies, les blessures et les douleurs que la vie nous a infligées ou que nous-mêmes nous nous sommes infligés. Et c’est une manière de dire que l’on doit faire en sorte que cela cicatrice parce que l’on ne peut pas grandir sur une plaie béante. C’est la différence avec la cicatrice qui est une épreuve douloureuse que l’on a su cicatriser alors que la plaie, c’est une douleur permanente. A l’heure où l’on parle, heureusement j’ai plus de cicatrices que de plaies.

En quoi c’était important pour vous d’écrire une chanson en hommage au chanteur Daniel Darc disparu le 28 février 2013 ? Extraits du morceau : « Je suis le roi du rock, perfecto, tout de noir vêtu, blanches sont mes vertus ».

C’était plus qu’un ami, c’était un poète fabuleux. Il rentre dans cette tradition qu’on a en France de poètes maudits : Il s’est construit justement sur des blessures qui ne sont jamais cicatrisées, alors que c’était un être lumineux. Dans la chanson que j’ai écrite en son hommage, J’ai repris une de ses citations (extrait de « La taille de mon âme »).

« A contretemps » est dans la même lignée que votre précédent morceau « Les autres ». On a souvent cette fâcheuse habitude de remettre la faute sur les autres ?

On ne peut pas éternellement dire que c’est la faute de l’autre. Un moment donné, il faut prendre sa vie en main et l’assumer. Tout n’est pas beau en nous mais il faut l’accepter.

Votre femme, la chanteuse Wallen est très présente dans cet album (4 featurings). C’était une volonté de votre part ?

C’est naturel, on travaille en famille. Elle l’avait composé la moitié de mon album précédent « Château Rouge », l’autre moitié a été faite par mon frère Bilal. Elle intervient d’une manière ou d’une autre, soit elle chante, soit elle compose. Je suis le premier fan de ma femme. Elle aussi elle fait partie de ces artistes rares qui arrivent à la fois à composer, à écrire, c’est une grande poétesse et elle chante d’une manière incroyable. J’aime l’excellence, j’ai de la chance d’être entouré de gens aussi talentueux.

Les 3 chansons sur l’amour (Jamais, je t’aime / Stupéfiant et love U), il faut les écouter comme un fil conducteur de votre relation avec la chanteuse Wallen ?

Camus a dit : « Il n’y a pas d’amour de vivre, sans désespoir de vivre ». L’amour ça va avec la souffrance. Wallen et moi cela fait dix-sept ans que nous sommes mariés. Nous avons trois enfants. Donc forcément il y a des moments plus difficiles que d’autres. Mais ce qui nous permet de garder le cap c’est l’amour véritable et l’admiration que l’on a l’un pour l’autre. Quand on parle d’amour dans nos chansons ça peut être lié à ce que l’on entend ou à ce que l’on voit. Mais c’est vrai que l’on dialogue beaucoup artistiquement : elle va écrire en pensant à moi, je vais écrire en pensant à elle. On se challenge en quelque sorte.

Quel est le dernier livre qui vous a marqué ?

Le cri des oiseaux fous de Dany Laferrière. L’auteur a été récemment intronisé à l’Académie française. C’est le dernier récit de son autobiographie. Ce livre est magnifique.

En un an, vous avez réalisé votre premier long-métrage, écrit un livre « Place de la République : Pour une spiritualité laïque » et sorti un album. C’est dans votre spiritualité que vous puisez votre inspiration ?

Le livre Place de la République n’était pas prévu, il est arrivé suite aux évènements de janvier.

Mais oui la vie est la spiritualité et la spiritualité est la vie. Donc, mon inspiration je la tire dans la vie et dans les gens que je rencontre. C’est quand on est replié sur soi, que l’on est limité à la vision que l’on a des choses. Le plus grand danger pour qui que ce soit c’est l’enfermement. Je me définis comme un artiste, je suis ouvert à la vie et aux créatures, c’est pour cela que je peux être à la fois cinéaste, écrivain et rappeur. Après rien est calculé, je fais ce que je sais faire, ce que j’aime faire et quand j’ai envie de le faire. Mais l’avantage d’être un artiste c’est que l’on peut partager notre monde intérieur, créer du lien, pacifier et réconcilier.

Lors de la sortie de votre album Gibraltar, vous aviez déclaré : « Je veux déconstruire la forme du rap tout en restant hip hop ». Vous semblez détaché du monde du rap (peu de featuring avec d’autres rappeurs) ?

Je pense que c’est la définition de chaque rappeur. Je ne pense pas être détaché du monde du rap, j’ai des amis rappeurs. Après pour faire un featuring, il faut qu’il y ait un projet commun et que l’occasion se présente. J’aime les rappeurs engagés qui sont dans l’esthétisme. Après, on doit accepter et embraser la singularité. On est tous des êtres humains mais on doit avant tout être soi-même. Il y a plusieurs rappeurs et nous ne sommes pas les clones des uns des autres. Chacun a sa conception du rap. Mais je suis un rappeur et je suis là pour déconstruire les stéréotypes que l’on peut avoir sur l’univers du rap.

Justement avec votre chanson « Roi de France », seul morceau Ego Trip de l’album, vous vous présentez comme le roi qui casse les verrous de l’amalgame et la stigmatisation avec une analogie de votre prénom (qui signifie Roi) ?

L’Ego Trip fait partie de la discipline du rap. Nous sommes tous des rois, vous êtes une reine, je suis un roi dans le sens où on est tous capable un moment donné de s’affirmer et casser les clichés. C’est vrai que nous, les artistes, comme on est aux devants de la scène, on peut donner l’exemple, du courage « si lui peut le faire, moi aussi je peux le faire! ». C’est donc un rôle que j’accepte et que je prends au sérieux, sans me prendre au sérieux. Il y a un adage africain qui dit : trop sérieux n’est pas très sérieux ! Alors le roi oui, mais le roi bouffon dans ce cas-là.

Etes-vous impliqué dans des associations ?

Pas directement mais souvent des associations rentrent en contact avec moi et je fais des actions ponctuelles, que ça soit dans des cités ou pour la préservation de l’environnement. Sinon, mon engagement sur le terrain c’est ce que je fais en tant qu’artiste. Je n’écoute jamais les sirènes commerciales, je suis toujours dans une démarche qui amène la réflexion.

Avez-vous déjà été approché par un parti politique ?

Tout le temps, quel que soit le bord politique, à part l’extrême droite bien sûr. Dès qu’il y a une demande politique, je ne cherche même pas à comprendre, je refuse systématiquement. Pour moi il y a une ligne rouge, je ne suis ni un moralisateur, ni un donneur de leçons, ni un politicien, je suis un artiste-citoyen qui crée avec son cœur. Je suis honnête dans ma manière de faire et je n’utiliserai jamais l’amour que les gens me portent à des fins politiques. Et pour moi c’est cela l’instrumentalisation.

Quel est votre rapport avec le Congo Brazzaville ?

Ce sont mes racines. C’est un rapport très affectif puisqu’il y a mes oncles, mes tantes et mes cousins qui vivent là-bas. Je suis né à Paris mais j’y ai vécu pendant quatre ans durant ma petite enfance. Ce passage a été déterminant. Pour celui qui sait d’où il vient, c’est plus simple de comprendre où il va.

Quels sont vos défauts Abd Al Malik ?

Je travaille beaucoup. Je suis souvent en mouvement et ça peut être difficile à vivre.

Des projets à venir ?

Nous sommes en pleine promotion de l’album et nous préparons une tournée exceptionnelle où il y aura des surprises. On aimerait amener quelque chose de nouveau sur scène. Je n’en dirai pas plus. Il sourit.

Cinq ans après « Château rouge », le rappeur Abd Al Malik est de retour avec un nouvel album !
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amélie 07/04/2016 16:46

c'est une découverte pour moi ! je vais jeter un œil sur sa chaîne youtube