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L'art de la parole écrite

Articles, interviews, portraits

Keziah Jones : « un Esprit libre, la musique comme moteur » !

Publié le 25 Novembre 2016 par Maya Meddeb

 

Guitariste hors-pair, libre-penseur, Keziah Jones s’est toujours efforcé d’être le maître de son destin et le capitaine de son âme. Son dernier album « Captain Rugged » (le capitaine robuste) est d’ailleurs un hommage à la Force et à la résistance du peuple africain. Fils d’un riche industriel nigérian, Keziah Jones s’est libéré de la vie que son père lui avait tracée pour vivre sa liberté, celle d’un électron libre qu’il exprime sublimement à travers sa musique. Repéré dans le métro parisien par sa maison de disques en 1991, Keziah Jones, en préparation d’un septième album, est l’artiste nigérian le plus connu dans le monde.  Avant de partager un moment de free of your soul (libère ton âme) avec le public de Solidays en juin dernier, le fils spirtuel de Fela Kuti nous a consacré une interview.

C’est votre première participation au solidays ?

 

Non c’est la troisième fois, j ‘étais venu en 2004 et 2009. J’aime bien ce festival, l’ambiance est très  cool, il y a de bonnes énergies.

Le sida est la quatrième cause de mortalité dans le monde, touchant 35 millions de personnes dont 2/3 proviennent de l’Afrique subsaharienne. En tant que nigérian, c’est une cause qui vous tient particulièrement à cœur ?

Oui surtout qu’au Nigeria on ne parle pas du sida alors que c’est un des pays africains les plus touchés. Le gouvernement Nigéria doit prendre à bras le corps ce fléau qui tue des milliers de personnes chaque année. D’autres pays africains comme le Zimbabwe ou le Kenya ont renforcé leur politique nationale de lutte contre le sida avec des résultats positifs.

 

Vous avez créé un style musical, le blufunk, un mélange de funk et de blues. Parlez-nous de la genèse de votre univers musical ?

Je suis un guitariste, compositeur et interprète. Je veux projeter mes pensées à un public et comment je fais cela ? J’utilise la guitare en tant que puissance des mots, en leur donnant une forme d’énergie. J’ai commencé à jouer de la guitare de manière naturelle. J’ai été inspiré par le jeu de Jimi Hendrix. Au Nigeria, dans les années 70, tous les musiciens se présentaient avec un style de musique comme King Sunny Adé avec la Juju Music ou Fela Kuti qui a inventé l’ afrobeat… Donc, j’ai simplement suivi le mouvement et trouvé un nom à ma musique : le blufunk.

 

Vous avez écrit des magnifiques chansons d’amour qui ont fait le tour du Monde: « Beautiful Emilie », « Rythm is love ». Pour qui les avez-vous écrites ?

La meilleure musique pour moi c’est celle qui exprime ce que tu ne peux pas dire. Beautiful Emilie parle de communication : quand tu aimes quelqu’un comment communiquer cet amour, il y a des incompréhensions, des malentendus parce que le langage est subjectif : tu dis quelque chose et la personne comprend autre chose. Avec cette fameuse Emilie, nous avions constamment des conversations sur ce qu’est l’amour, des désaccords sur ce qui fait une relation.  On ne faisait que parler, Je me suis donc dit ça sera plus facile d’écrire une chanson pour lui dire ce que je ressens. Et ça a marché, elle a compris.

 

« Rythm is love » est le morceau le plus connu de votre répertoire. Racontez-nous l’histoire de cette chanson…

 

« Rythm is Love » c’était pour une personne que j’aimais mais qui ne voulait pas sortir avec moi. J’avais 21 ans quand je l’ai écrite. A cette période, ma vie était chaotique: je venais de quitter mes études, je voulais être musicien mais je ne savais pas comment y arriver, je n’avais pas de logement, et  j’étais amoureux de cette fille … Tout ce que je ressentais était plus intense. « Rythm is Love » est une déclaration d’amour, une manière de lui dire : « voilà ce que j’aurais fait si j’étais avec toi, notre relation aurait pu être formidable ». Après la sortie de cette chanson, Nous nous sommes mis ensemble. Il rit. C’est un message sur le pouvoir de l’imagination : ce qui n’est pas possible dans la vie, nous pouvons l’imaginer.

 

Quelle est la chose la plus folle que vous ayez fait par amour ?

 

Je suis sortie avec une femme qui vivait à New York. Je n’arrêtais pas de faire des allers retours Londres-New York pour la voir. Je voyageais comme un bus. Il rit.

 

A l’âge de huit ans, votre père vous envoie en Angleterre pour poursuivre vos études. Ca était un choc pour vous ?

Oui, surtout à cet âge. Je n’étais allé nulle part avant, ni vu un autre style de gens, à part à la télévision. Je ne parlais pas un mot d’anglais. Après, Je suis une personne très curieuse donc je me suis vite adapté. Pour mon frère, ça a été plus compliqué. Après je ne pense pas que je ferai la même chose avec mes enfants : huit ans, c’est trop jeune.  

 

Vous faites parti de ces rares artistes cosmopolites qui parlaient plusieurs langues. A l’instar d’Angélique Kidjo, ou les sœurs Ibeyi, ce sont généralement des artistes africains qui en plus de l’anglais et du français (Keziah Jones comprend le français) chantent dans la langue de leur ancêtre. Quelle dimension supplémentaire cela donne à votre rapport à la musique ?

 

Parler plusieurs langues permet d’avoir une plus grande imagination, ce que je ne peux pas exprimer en anglais, je peux le dire en Yoruba. La langue Yoruba est très poétique et elle n’a pas de règles comme le français ou l’anglais qui ont une discipline grammaticale stricte.  

 

Tous vos albums dont le dernier « Captain Rugged », qui met en scène un superhéros africain, parlent de la puissance de l’Afrique. C’est important pour vous de projeter une image positive de ce continent ?

 

Je pense que c’est important de projeter un point de vue alternatif de l’Afrique. J’ai de la chance d’avoir eu beaucoup d’expériences, de voyager depuis mon plus jeune âge, ce qui me permet de m’exprimer et d’être moi-même. En Afrique, il y a plusieurs mondes. J’étais au supermarché tout à l’heure, je discutais avec un camerounais de nos pays voisins, quand une femme m’interpelle et parle du Nigeria en terme de rackets et de corruption. Je viens du Lagos, c’est une ville cosmopolite où l’on voit de tout. Les africains entre eux se stigmatisent. L’Afrique bénéficie de la pire image dans le monde, et c’est important pour moi en tant qu’artiste de changer cela.  Le concept Captain Rugged, autour de l’album et de la bande dessinée, met en scène un super héro africain à Lagos. Je suis parti de l’idée qu’il n’y a pas de super héro africain dans les BD, les super-héros sont d’habitude associés au monde occidental. J’ai voulu rectifier cela tout en rendant hommage à la richesse de ma ville.  Il faut être « rugged » (robuste) pour survivre à Lagos, c’est une ville de 20 millions d’habitants.

 

Comment expliquez-vous que l’Afrique souffre d’une image négative ?

 

Les plus grandes histoires et narrations dans le monde sont dominées par l’Europe. Donc les images, les histoires et les représentations de l’Afrique sont négatives. C’est comme une surenchère, un concours de stéréotypes dans un système cloisonné. Et cette histoire a été répétée tellement de fois qu’il ait difficile d’inverser la tendance car elle est répandue partout dans le monde. Cette image est dans la culture, elle est inscrite dans les romans, les livres d’histoire et dans l’art. L’histoire change doucement car aujourd’hui plus d’artistes africains prennent le pouvoir, il y a une opportunité de changer l’histoire. C’est le mouvement que j’ai tenté d’exprimer dans le titre « Afro New Wave ».

 

Votre chanson « free your soul » est un vrai hymne à la liberté qui invite les gens à faire leurs propres choix. Votre vie a toujours été dictée par cet esprit de liberté ?

 

Je viens d’une culture conservatrice, ma famille est très traditionnelle. Ma vie était tracée depuis mon plus jeune âge, mon père m’a envoyé à Londres pour poursuivre mes études dans une école prestigieuse. J’étais habillé en uniforme, tout  était régenté. Ma vision de la liberté est opposée à cela.  Je m’ennuyais à l’école, j’ai donc commencé à prendre des cours de guitare. J’ai vite réalisé que la musique était la clé pour m’exprimer et explorer d’autres horizons. La liberté n’est pas liée à ce que tu fais ou ce que tu ne fais pas, c’est avant tout un état d’esprit.

 

Si vous n’aviez pas été à Londres, pensez-vous que vous auriez été un musicien ?

 

J’ai récemment eu cette conversation avec un ami qui m’a posé la même question. Je pense que l’on est né tel que l’on est. Peut être que je n’aurais pas été musicien, mais une chose est sûre : j’aurais travaillé dans le domaine artistique.

 

Vous avez été repéré dans le métro parisien en 1991. En 2007, vous avez fait la promotion de votre album « Nigerian Wood » dans plusieurs stations parisiennes. C’était une manière de montrer que vous êtes resté le même ?

 

Non, C’était juste une situation amusante, un clin d’œil à mes débuts. Quand j’ai commencé à jouer dans le métro, je devais éviter la police puisque c’est une activité illégale. Lors de la promotion de mon album, quand j’ai joué dans plusieurs stations, il y avait des policiers qui étaient là pour me protéger et m’escorter dans le métro. Je me suis dit : « waouh, je reviens dans cette situation mais à un autre niveau… ».

 

Keziah Jones : « un Esprit libre, la musique comme moteur » !
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