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L'art de la parole écrite

Articles, interviews, portraits

Rokia Traoré incarne la voix des Migrants pour la campagne « Aware Migrants » !

Publié le 27 Décembre 2016 par Maya Meddeb

 

Son timbre de voix, sa manière de se mouvoir, son sourire…Tout en elle apaise les âmes. Sensible depuis toujours à la cause des migrants, cette fille de diplomate malien qui a voyagé aux quatre coins du monde, fait partie de cette grande famille de Voyageurs. Le voyage a un sens différent selon les raisons du départ et de celui qui l’entreprend. Le gouvernement italien et l’organisation internationale pour les Migrations ont lancé « Aware Migrants », une campagne universelle qui vise à sensibiliser les personnes désireuses de migrer, sur les risques réels qu’elles encourent. Rokia Traoré a été choisie pour incarner la voie(x) des migrants, à travers son titre « Be aware brother, be aware sister ».

 

Vous avez été nommée en mars dernier Ambassadrice de bonne volonté pour l’Afrique de l’Ouest et Centrale par l’agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR). Aujourd’hui, l’Organisation Internationale pour les Migrations et le gouvernement italien vous ont choisi pour porter leur campagne « Aware Migrants ». Il y a t-il un lien de cause à effet ?

 

L’agence des Nations Unies pour les réfugiés et l’organisation internationale pour les Migrations dont fait partie le projet Be Aware Migrants, sont deux organismes distincts. Ils n’ont pas les mêmes missions. Il y a les réfugiés d’une part, qui partent car ils n’ont pas le choix, ils ont un traitement et un statut différent dans le pays d’accueil. l’agence des Nations Unies pour les Réfugiés vise à protéger les réfugiés et à résoudre leurs problèmes dans le monde entier. Et il y a les migrants, qui partent pour des raisons économiques : théoriquement ils ont le choix, les migrants vont chercher mieux ailleurs mais la vie n’est pas impossible là où ils sont. Je suis ambassadrice de bonne volonté pour la région Afrique de l’Ouest et Centrale de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, mais c’est en tant qu’artiste africaine, que le gouvernement italien et l’organisation internationale pour les Migrations (OIM) sont venus vers moi pour créer une musique et les aider à porter le projet Aware Migrants.

« Aware Migrants » est en fin de compte une campagne qui cherche à dissuader les migrants de quitter l’Afrique ?

 

Pas du tout. Je suis moi-même africaine et j’ai passé ma vie à voyager. On ne peut pas demander aux gens de rester chez eux. L’histoire de la colonisation et de l’esclavage en Afrique revenait toujours à nous demander des choses auxquelles nous devions obéir. Les conséquences de ces périodes sont encore palpables en Afrique. Nous devons respecter le choix de chacun. Je ne m’associerai jamais à une campagne qui demanderait à des personnes de rester chez eux. C’est humain de partir, des européens partent en Afrique, des africains partent en Asie. Par contre, il y a un devoir d’information, aider les migrants à être alertés sur les dangers, et ensuite en toute connaissance de cause, ils peuvent choisir de partir ou de rester. Il faut aussi traiter le problème à la source : comment limiter le nombre de départs subis ? C’est un problème de fond qui concerne l’économie mondiale et pas seulement l’Afrique.

 

« Aware Migrants » est basé sur des témoignages forts et poignants : les migrants transmettent leurs expériences, le chemin périlleux qu’ils ont dû traverser pour arriver en Europe. En Lybie par exemple, le désert devient un cimetière à ciel ouvert où sont amenés les migrants pour les laisser mourir de déshydratation. Seuls ceux qui ont les moyens de payer les passeurs, survivent.

Donner la parole aux migrants est le meilleur moyen pour alerter sur les dangers de la traversée en Europe ?

A chaque fois que j’ai pu rencontrer des migrants lors de mes concerts, ils me demandaient de faire une chanson sur leurs histoires, qu’ils tenaient à raconter. Je n’avais jamais trouvé les mots pour parler d’une chose aussi terrible. Cette campagne me permet de faire cette chanson et de parler de ce qui leur est arrivé, un chemin qu’ils n’auraient jamais entrepris s’ils avaient su.

Vous chantez en français, anglais, arabe et en plusieurs langues africaines (lingala, swahili, bambara), c’est pour mieux rendre cette chanson universelle ?

 

Oui c’est pourquoi on a choisi le titre « Be aware », attirer l’attention sur la campagne dans sa totalité qui est faite de témoignages, d’un court-métrage et d’explications. La partie en français et en bambara c’est un message personnel de vie et de courage que j’adresse aux personnes désireuses de partir. J’ai conscience de tous les sacrifices qu’il faut pour tout quitter. J’ai eu des frustrations et des rêves comme tous ces jeunes. Je suis fille de fonctionnaire africain, j’ai beaucoup voyagé pendant mon enfance. Je sais de quoi je parle même si les personnes issues du monde rural vivent des situations pires que celles que j’ai vécues. Pour moi, le plus important c’est de rester en vie et d’avoir une estime de soi. C’est une profonde déchirure pour moi de voir comment les migrants sont traités et périssent dans le désert ou dans l’océan.

Quel message souhaitez-vous transmettre à travers votre clip ?

 

Un message de positivité car je le suis. Je n’ai jamais été quelqu’un de négatif. Etre une artiste au Mali n’est pas chose facile, j’ai beaucoup travaillé pour arriver là où j’en suis aujourd’hui. Je veux être un exemple, non pas par prétention mais pour montrer que c’est possible. J’ai fréquenté l’école publique au Mali, j’ai eu des rêves qui n’ont pas toujours été réalisés mais j’ai toujours cru en moi. L’éducation est très importante. Il faut savoir comprendre le monde qui nous entoure, car même si on va dans un autre pays, la situation restera compliquée si on n’a pas les moyens d’évoluer.

Par ce projet, qu’avez-vous appris du sort de ces migrants ?

 

Peu, car j’étais déjà très au courant. Plusieurs associations nous demandent des tickets gratuits pour que des migrants puissent assister aux concerts ou simplement organiser une rencontre. C’est toujours des moments pleins d’émotions. Quand je rentre à Bamako il y a parfois des gens expulsés dans l’avion qui sont menottés, encerclés par la police. Ce sont des situations très difficiles, à chaque fois des sentiments à la fois d’impuissance et de révolte m’envahissent.

Pour quelle raison, la cause des migrants vous tient particulièrement à cœur ?

 

Je suis ces migrants et ils sont MOI. Je connais personnellement des cas d’expulsés et de disparitions où les femmes ne savent pas ce que sont devenus leurs enfants ou époux. Il y a vingt ans, j’avais leurs rêves. Quand vous avez des parents diplomates c’est facile mais quand ils ne le sont plus, vous faites des demandes de visa comme tout le monde. Encore une fois, mon cas est un rêve pour les autres. Ne pas avoir les moyens de ses rêves et devoir les Fabriquer, mettre en place chaque marche dans l’évolution de sa vie par la force de ses bras ou en usant de son intelligence est quelque chose d’extrêmement difficile. Je me sens très proche de ces gens.

Vous avez composé « Be aware brother, be aware sister » entre Bamako et Bruxelles. C’est brassage culturel voulu, pour mieux véhiculer un message universel ?

Je vis entre plusieurs pays. Je sui basée à Bamako où mes enfants sont scolarisés. Pour mes intérêts professionnels, je suis entre Bruxelles, Paris et Marseille. Pour faire aboutir le projet, c’est donc tout naturellement que j’ai dû le réaliser en voyageant. Les répétitions ont eu lieu à Bamako et l’enregistrement à Bruxelles. Ce n’est pas un hasard que ce message soit porté par moi.

 

Le 20 octobre dernier a eu lieu une conférence de presse à Milan pour la présentation de votre titre et clip « Be aware brother, be aware sister ». Quel a été l’accueil ?

Il y avait beaucoup de médias, le lancement a été réussi mais ça reste une question compliquée. Si pour certains européens, il est humainement impossible de concevoir qu’on puisse refuser d’accueillir les migrants, il y a quand même une majorité de gens qui pensent à leurs privilèges qu’ils pourraient perdre avec l’arrivée des migrants. Il est difficile de communiquer sur ce sujet, que l’on soit d’un côté ou de l’autre on se sent mal : il n’est pas évident d’assumer le fait qu’on ne veuille pas accueillir des personnes qui ont besoin d’aide et il y a aussi un sentiment de culpabilité chez ceux qui trouvent anormal le comportement d’une majorité d’européens. Et à cela s’ajoutent toutes les conséquences du colonialisme en Afrique et au Maghreb avec de forts ressentiments des populations.

 

 

 

 

Rokia Traoré incarne la voix des Migrants pour la campagne « Aware Migrants » !
Rokia Traoré incarne la voix des Migrants pour la campagne « Aware Migrants » !
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